La logique de la société civile 30 janvier
Thibaud du « portail de réinformation » e-deo a repris récemment un court extrait de ce blog pour présenter – lui aussi - un entretien avec SF de la liste Plan d’urgence pour l’Ile-de-France, qui se prépare aux élections régionales. Evidemment, ce blog témoigne souvent de la grande distance qui sépare traditionnalisme et libéralisme. Néanmoins, je suis toujours impressionné par le grand professionnalisme de Thibaud : le jeu de questions/réponses révèle la grande finesse de quelqu’un qui excelle dans le lobbying des valeurs. Alors que les traditionnalistes sont souvent pointés du doigt pour leur ringardise, on ne peut nier qu’il appartient à une nouvelle génération qui maîtrise parfaitement les trucs et astuces de la communication politique. Par exemple, cette capacité à écorner la réputation des dirigeants, en relevant leurs propos qui touchent directement à son domaine d’action : Valérie Pécresse en a fait récemment les frais ; les lecteurs d’e-deo ont ainsi été encouragés à se détourner définitivement d’elle.
Aussi, on remarquera que l’entretien avec SF lui permet de forcer ce dernier à se conformer plus ou moins à l’opinion de ces mêmes lecteurs : pourtant libéral, ce qui devrait permettre un certain mépris pour l’utilisation du levier de l’action de la puissance publique, il envisage que « l’avortement en revanche est un drame qu’il faut tenter d’éviter en forçant la collectivité à offrir une alternative aux femmes qui sont dans cette détresse« . Qu’il soit un drame, certes : il est évident que l’avortement est loin d’être une partie de plaisir. Mais de là à forcer la collectivité par des mesures redistributives, il y a un saut qualitatif bien peu libéral. Bref, passons, ce billet ne souhaite pas re-ouvrir le débat sur ce sujet. Il s’agit de pousser plus avant une compréhension de la stratégie d’influence.
L’influence de la société civile
On peut résumer le jeu politique hexagonal par un très simple mécanisme : tout consiste à trouver – voire même à attendre - le candidat idéal, en espérant qu’il parvienne, une fois élu, à mettre en oeuvre les réformes attendues. Outre-Atlantique, la politique prend ainsi une autre tournure : en amont du parti républicain, le mouvement conservateur américain, bien plus hétérogène qu’on ne peut le croire, regroupant souvent difficilement libertariens, paléo-conservateurs, traditionnalistes ou néo-conservateurs, a oeuvré dans le sens d’une plus forte pression de la société civile depuis 1964 et la défaite de Barry Goldwater. Celui-ci, dont la campagne avait révélé le retour de la pensée libertarienne au sein du conservatisme américain, est écrasé, ne s’imposant que dans six Etats. A cette date encore, le Texas votait démocrate. Pourtant, il est assez impressionnant de saisir à quel point un candidat défait a pu influencer la pensée politique américaine : c’est à partir de cet événement que le mouvement conservateur a commencé à se former.
La logique du mouvement de la société civile, a permis un inversement total de la politique au sein de la droite américaine. Le but premier est d’influencer la société elle-même, avant de chercher le pouvoir, et d’instaurer ensuite un rapport de force avec la classe politique. Ce système très simple devrait aujourd’hui faire dire à certains « pourquoi n’y avons nous pas pensé plus tôt« ? Damien Theiller résumait parfaitement la situation actuelle américaine, résultat de près de cinquante années de travail, dans un récent billet : « L’élite au pouvoir croit au réchauffement climatique, le scepticisme de l’opinion publique envers le réchauffement climatique est en hausse. L’élite au pouvoir soutient le droit à l’avortement, l’opinion publique s’y oppose désormais. L’élite au pouvoir veut contrôler les armes à feu, l’opposition au contrôle des armes à feu monte. La même chose vaut en matière de politique extérieure. L’élite politique au pouvoir est internationaliste, du coup le sentiment isolationniste atteint maintenant un niveau record, selon une étude du Pew Research Center. L’élite politique au pouvoir croit en l’action multilatérale, le nombre d’Américains qui croient que nous devrions “suivre notre propre voie” a fortement augmenté« .
L’homme politique étant ce qu’il est – un « chien de pavlov », aux réflexes conditionnés ? -, il est primordial de disposer des moyens pour l’influencer, le contrôler et le sanctionner : s’il souhaite satisfaire son ambition, il reste dépendant de l’électorat. Ainsi, un vaste réseau d’Instituts – les thinks tanks -, de groupes de pression ou de media indépendants de l’Etat a donc émergé : l’Heritage Foundation est sans conteste le centre nevralgique du conservatisme. Son budget atteint 50 millions de dollars, sans aucune subvention. Le CATO Institute représente l’aile libertarienne, épaulé par le Competitive Enterprise Institute et des mouvements militants comme Bureaucrash ou Freedom works. TFP représente les traditionnalistes, l’AEI ou l’Hudson Institute les néoconservateurs. A ces instituts se joignent des media comme Human Events ou les journaux paléo-conservateur The American Conservative et néo-conservateur Weekly Standard et des groupes de pression sectoriels, comme la National Taxpayers Union, l’Americans for Tax reforms de Grover Norquist, la richissime NRA ou encore des centres de formation comme le Leadership Institute. Evidemment, de nombreuses autres organisations existent : par, exemple le Mises Institute, dont l’ isolement intellectuel (anarcho-capitaliste) et géographique (le siège est dans l’Alabama) détonne sans pour autant empêcher une influence certaine : Ron Paul est ainsi un familier du lieu.
L’essentiel et de comprendre qu’un savant équilibre est donc créé, entre production, formation intellectuelle et action d’influence. Ainsi le politicien ne peut se lancer en politique sans se conformer aux exigences du mouvement et ne peut longtemps rester en place sans y témoigner une certaine fidélité. Bush père en a fait les frais en 1992 : alors qu’il avoisinait les 90% d’opinions favorables au sortir de la guerre du Golfe, il a fait le choix de revenir sur une de ses promesses de campagne, en augmentant les impôts. Moins d’un an plus tard, il était battu par Bill Clinton et cédait à celui-ci son siège dans le bureau ovale. Le mouvement conservateur s’était en effet abstenu d’agir en sa faveur, votant en partie pour le troisième homme de cette campagne, Ross Perrot… Aujourd’hui, il n’a échappé à personne que le mouvement se rebellait contre Barack Obama. Plus encore que l’élection de ce dernier, trop rapidement qualifiée de « troisième révolution américaine » par certains commentateurs français, c’est peut-être un renouveau libertarien durable qui semble tourner la page des années 90, marquées par un essor conjoint du traditionnalisme du Sud des Etats-Unis (estimé à plus de 60% du mouvement conservateur) et du néo-conservatisme, tous deux synonymes d’intervention accrue de l’Etat central.
Et en France ?
Du côté de la France libérale ou conservatrice, on commence à faire de même. Les instituts ou groupes de pression émergent et tentent de faire parler d’eux. Cependant, à mon sens, deux éléments permettront l’envol : la coalition entre les différentes composantes de la société civile et des opportunités de carrière, synonymes de professionnalisation. Cela signifierait que le libéralisme, souvent accusé de n’être qu’une « pensée à la recherche d’une politique« , pourrait réellement devenir un mouvement intellectuel en politique.
Pour ceux qui voudraient pousser plus avant leur engagement, l’association Bastiat, Tocqueville et Cie et Contribuables associés organisent chaque année la Bourse Tocqueville, qui permet à cinq ou six jeunes français de partir découvrir le rôle des Instituts et groupes de pression à Washington DC.













Criticus 30 janvier
Ta modestie te fait oublier de mentionner que tu es l’un des lauréats de cette bourse…
Je crois que l’on ne pourra s’inspirer avec profit de cette logique de la société civile américaine que si l’on procède au préalable à un effort de traduction : un grand nombre de textes américains du mouvement conservateur n’ont pas été traduits en français.
Comment transcrire cette logique en actes si l’on ne s’est pas approprié au préalable les outils intellectuels l’ayant permise ?
aequalis 30 janvier
… en t’invitant à écrire ton propre ouvrage !
aequalis 30 janvier
Autant je suis totalement d’accord avec toi sur la perspective d’un « retour au texte », autant il est aussi primordial que le mouvement français gagne en autonomie, afin de mieux adapter sa pensée à notre propre contexte… Remettre en cause le jacobinisme serait sans doute plus habile que de plaider en faveur d’une libéralisation du port d’arme!
Criticus 31 janvier
Premier commentaire : pour l’instant, je lis. Ensuite, j’écrirai !
Second commentaire : en effet. Note toutefois que je parle des textes à vocation générale, dont tous ne sont pas traduits en français. Le livre fondateur de James Burnham (certes pas libéral),Suicide of the West, reste par exemple à traduire.
Paul Castaing 31 janvier
Bon billet, je partage complètement le constat.
Ma réserve est la suivante : y a-t-il en France un potentiel de 10 à 15% de sympathisants « libertariens » ou « libéraux-conservateurs » parmi la population, comme c’est le cas aux États-Unis ? C’est aussi une question de renouvellement des élites. Vu le niveau de formation politique dispensé dans les IEP et grandes écoles (sans parler de l’université), peut-on tabler sur un mouvement « non-étatiste » au pays de Colbert et des Jacobins ? Très difficile mais pas inimaginable, vu l’état de délabrement intellectuel des grands partis et des extrêmes… Mais il faudra d’excellents alter ego du ‘Leadership Institute’
aequalis 1 février
Merci…!
Est-ce un problème de “niveau de formation”? Celui-ci est à mon avis assez correct, que cela soit à Sc. Po, dans les écoles ou à l’Université. N’est ce pas plutôt un problème de contenu et surtout de carcan dogmatique dans lequel on enferme les étudiants ? Pour l’Université, il faut de surcroît regretter la massification, annihilant totalement ceux-ci. Alors, forcément, devenir libéral est souvent le fruit du hasard ou d’une curiosité rare, celle d’élèves ayant été “distraits de l’étude par le désir d’étudier sans contrainte”…
J’ignore si vous connaissez http://www.ifpfrance.org, mais il a été créé par un Français qui a eu l’occasion de travailler au Leadership. Ayant suivi les formations des deux organisations, je peux dire que la seule différence est à mettre sur le compte des moyens.
Le mouvement anti-étatiste est, comme le dit Roman, un “nanocosme”, mais il a au moins le mérite d’exister… et de compter certaines structures très professionnalisées. Evidemment les groupes de pression sont ceux connaissant le plus grand succès (Contrib’, SOS Educ’) mais les nouveaux venus comme l’Institut Molinari ou le CELF ne devraient pas avoir de mal à se faire une place. Même à un niveau plus infime, on ne peut nier l’excellente santé du mouvement libéral sur internet! En fait, toutes les organisations existent déjà (exception faite d’un institut spécialisé sur les questions environnementales)… il ne reste plus qu’à développer des perspectives de carrières pour encourager les vocations. De nouveaux métiers apparaîssent, comme cela a pu être le cas aux Etats-Unis: levée de fonds, relations avec le Parlement ou l’exécutif, analystes, etc.
Pour ce qui est des “10 ou 15% de français”: les 60% d’abstentionnistes aux dernières élections montrent le malaise ambiant… affaire à suivre mais peut-être est-il souhaitable de penser que le mouvement a tout le temps pour lui. Peu importe le temps qu’un changement intellectuel profond prendra: la société civile joue sur la pensée, les valeurs et dans la durée, contrairement aux politiques pressés par des échéances électorales.
Criticus 1 février
Effectivement, Internet donne de bonnes raisons d’espérer : la blogosphère libérale et/ou conservatrice est très fournie, en qualité comme en quantité, en dépit de la quasi-inexistence de formations politiques et de médias libéraux et conservateurs. En fait, il n’y a bien que sur Internet que l’on peut rencontrer des gens se revendiquant libéraux ou conservateurs (avant de les rencontrer en vrai et de pouvoir ainsi bénéficier de la synergie permise par Internet). Cela dit, il est encore trop tôt pour y voir les prémices d’une Révolution conservatrice à la Reagan ou Thatcher. Pour l’instant, il ne s’agit guère que de virtuel…
aequalis 1 février
Dans ce cas je serai plus optimiste que toi!
Bien qu’une « révolution » soit du domaine de l’hypothèse, les prémisses d’un mouvement existent… Il n’y a pas qu’internet: ton passage de Criticus à SOS Educ’ était-il si virtuel que ça? Les structures existent, elles ne demandent qu’à gagner peu à peu, en importance…
Criticus 3 février
Certes. C’est juste que je trouve que nous sommes peu nombreux.
Lorsque Michel Rocard, rapporteur de la taxe carbone, a présenté sur France Info son rapport, et confondu l’effet de serre avec… le trou de la couche d’ozone, seuls trois blogueurs en ont parlé!
aequalis 3 février
Oui, evidemment.. Mais
»one is a crowd »!