L’extrait de la semaine : Centralisme et décentralisme, par Wilhelm Röpke

 

Après Conditions préalables et limites du marché publié fin décembre, voici un nouvel extrait d’Au-delà de l’offre et de la demande.

ropke2.jpgLe centraliste est en même temps le rationnaliste social que nous avons déjà rencontré plus haut. L’homme individuel devient, vu de ses centrales, petit et finalement un chiffre de la statistique, un matériau, une grandeur mathématique que l’on met de force en équation ; il devient quelque chose que l’on peut « remodeler », bref qui menace de n’être plus pris en considération. Nous savons également qu’il n’en juge que d’une façon plus optimiste le succès de ses constructions et de ses changements. A l’opposé, le « décentraliste », parce qu’il compte avec l’homme et qu’en même temps il connaît et respecte l’histoire, est sceptique, pessimiste même ; de toute façon il part de la nature humaine sans faire de sentiment et de façon réaliste. D’où le caractère doctrinaire du centraliste, et celui non doctrinaire du « décentraliste ». Celui-ci préfère s’en tenir à des principes confirmés ; il se décide en vertu d’une hiérarchie des valeurs et des règles, en s’appuyant sur la raison et une sage réflexion, plus qu’en vertu des passions et des sentiments ; il est enraciné dans des convictions inébranlables pour lesquelles il n’exige aucune preuve, sachant qu’il serait absurde de ne pas y croire.

On comprend maintenant que le « centraliste » n’en est pas moins un moraliste, un moraliste du genre facile et rhétorique, enclin à pousser l’abus des grands mots de liberté, justice, droits des hommes jusqu’à la phraséologie ; c’est un parangon de vertus, dont le propre est d’utiliser son moralisme comme arme politique et de faire passer son adversaire, qui a plus de retenue, pour moralement inférieur. Comme il voît les choses de haut, en négligeant la réalité de l’homme concret, son moralisme relève d’un intellectualisme abstrait. C’est le moralisme de ces gens qui se croient moralement supérieurs aux autres dès qu’ils font de la morale un usage inconsidéré, qu’ils formulent de grandes exigences, sans se soucier des conditions réelles et des conséquences possibles. Ils ne semblent pas comprendre que les autres n’en sont pas plus mauvais, parce qu’ils sont conscients de la dure réalité et connaissent les complications et les difficultés de l’éthique concrète, de l’éthique pratique, où si souvent celui qui veut le bien fait le mal.

Ce moralisme de « gauche » atteint trop souvent ce degré déplorable où les grands mots d’amour, de liberté et de justice deviennent le prétexte du contraire, et où le moraliste, nous morigénant du haut de son cheval de bataille, devient l’ennemi intolérant et envieux, où le pacifiste théorique devient, dans les cas pratiques où il s’agit de préserver, un impérialiste, et où l’avocat de la justice sociale abstraite devient l’arriviste possédé du désir de dominer. Ces moralistes sont très éloignés du comportement des « décentralistes », au sujet desquels Adalbert Stifter fait dire, dans Nachsommer, au père de son héros, que l’homme n’existe pas d’abord en fonction de la société mais en fonction de lui-même, et que si chacun s’applique, par amour de soi, à être lui-même de la façon la meilleure qui soit, il l’est aussi pour la société humaine. J’ai connu une vieille bonne qui était parvenue d’elle-même à cette sagesse, et s’étonnait que tant de gens se mettent martel en tête pour savoir comment faire le bien alors que, disait-elle, il était plus avisé que chacun, à la place qui était la sienne, fît tout simplement et loyalement son devoir. L’idéal moral du « centraliste » vise en fait trop souvent à l’ambition de faire du monde un lieu où, pour reprendre un mot déjà cité de Goethe, « chacun deviendra le garde-malade de l’autre » – ce qui suppose une organisation centrale autoritaire.

Plus nous avançons dans cette analyse des deux types de pensée, plus les juxtapositions qui se présentent à nous deviennent nombreuses, et plus il devient évident que l’opposition entre centralisme et décentralisme embrasse en fait énormément de choses.

Monopole et concurrence marquent de la façon la plus flagrante l’opposition dans le domaine économique. Il nous apparaît aussi clairement que l’économie collectiviste correspond à l’idéal du centralisme, tandis que l’économie de marché est du ressort du centralisme. Qui plus est, toute intervention économique est une concession faite au centralisme, qui l’accepte d’un coeur léger et, avec la satisfaction de son idéal de centraliste, mais que le décentraliste n’accepte qu’à contrecoeur, en exigeant une sévère justification de toute concession, et en imputant à ses partisans la charge de prouver qu’elle est justifiée ; il est ainsi fidèle à son principe (désigné dans la doctrine sociale catholique sous le nom de principe de subsidiarité), selon lequel la présomption plaide toujours en faveur du transfert du centre de gravité de la société et de l’économie vers le bas, et tout acte de centralisation et de déplacement du centre de gravité vers le haut nécessite une motivation convaincante, qui excuse cette déviation de l’idéal décentraliste.

(…)

De peur de nous fourvoyer, nous devons toujours nous souvenir que si nous voulons rester fidèles à l’idéal du décentralisme, nous devons prendre le parti de la diversité, de la stabilité personnelle et de la vie pour soi. Mais nous commettrions une erreur aussi grande si nous allions confondre décentralisme et particularisme, régionalisme et politique de clocher. Il n’est naturellement en aucun cas question de cela.

Le décentraliste doit bien davantage être un universaliste convaincu, avec un regard sur un ensemble qui est d’autant plus authentique qu’il est mieux structuré et articulé. Son centre, c’est Dieu, et c’est précisément pourquoi il ne veut pas l’échanger pour des centres humains, c’est-à-dire  pour ce que le centralisme conséquent, à savoir le collectivisme, à l’intention de lui offrir. C’est dans ce sens qu’il interprète l’inscription gravée sur la tombe d’Ignace de Loyola: « Il est divin de n’être pas exclu de ce qu’il y a de plus élevé et de rester néanmoins inclus dans le plus humble ». Vraisemblablement, Goethe ne voulait pas dire autre chose lorsqu’il déclarait: « Je suis un habitant du monde, je suis de Weimar. »

Il importe, et nous devons y tendre de tous nos voeux, que nous soyions capables d’allier à une vision large, embrassant le monde dans ses aspects spirituel, politique et économique, avec le refus de considérer ces aspects et d’orienter notre action du point de vue étroit du régionalisme et du nationalisme, au sens de la diversité et de l’autonomie , à tous les degrés et dans tous les domaines.

Le décentraliste a, vis-à-vis du centraliste, l’avantage de savoir, entre autres, qu’il est toujours plus facile de centraliser et d’étendre les prérogatives de l’Etat, que de décentraliser et de restreindre ces prérogatives. Il sait aussi que le centralisme est en passe, si nous progressons dans ce sens, de raréfier l’atmosphère de liberté et d’humanité, tandis que nous approchons du sommet du totalitarisme auquel les peuples ne peuvent échapper sans se précipiter dans l’abîme. Mais le malheur veut que lorsqu’on a cherché son salut sur cette voie, il est de plus en plus difficile de faire demi-tour. Le centralisme encourt le danger de ne pourvoir s’arrêter, du moins par ses propres moyens. (…)



2 commentaires

  1. Criticus 21 janvier

    « Le décentraliste a, vis-à-vis du centraliste, l’avantage de savoir, entre autres, qu’il est toujours plus facile de centraliser et d’étendre les prérogatives de l’Etat, que de décentraliser et de restreindre ces prérogatives. Il sait aussi que le centralisme est en passe, si nous progressons dans ce sens, de raréfier l’atmosphère de liberté et d’humanité, tandis que nous approchons du sommet du totalitarisme auquel les peuples ne peuvent échapper sans se précipiter dans l’abîme. Mais le malheur veut que lorsqu’on a cherché son salut sur cette voie, il est de plus en plus difficile de faire demi-tour. Le centralisme encourt le danger de ne pourvoir s’arrêter, du moins par ses propres moyens. »

    Bref, la route de la servitude est à sens unique.

  2. aequalis 24 janvier

    … sauf si un mouvement émerge …

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