L’extrait de la semaine – Frédéric Bastiat contre Proudhon, par Gustave de Molinari

 

L’Institut Charles Coquelin vient d’éditer le premier des sept tomes des Oeuvres complètes de Frédéric Bastiat, sous la direction de Jacques de Guenin. Il contient, entre autres, l’éloge funèbre de Gustave de Molinari, publiée en 1851 dans le Journal des économistes, dont ce passage est extrait :

bastiat2b.jpgA l’Assemblée, Bastiat ne s’était inféodé à aucun parti. Il avait voulu conserver pleinement son libre arbitre, et sur tout question il donnait, non un vote de parti, mais un vote de conscience. Toutefois, il s’était sincérement rallié à la République. Il ne l’avait pas appelée, car il n’attribuait pas une importance exagérée à la question de la forme du gouvernement; mais, à ses yeux, c’était le devoir de tout bon citoyen de travailler à maintenir des institutions que les représentants du pays avaient acceptées d’un accord unanime. Il avait confiance dans le suffrage universel, et il ne voulut point consentir à le restreindre. Cependant, il ne dissimulait pas les dangers que les erreurs généralement répandues du protectionnisme et du communisme pouvaient faire courir à un pays où les masses avaient été soudainement appelées à se gouverner elles-mêmes. Aussi employait-il le peu qui lui restait de forces et de vie à les éclairer sur leurs droits et sur leurs intérêts. Il commença, dans ce but, la publication de l’admirable série de pamphlets qui s’ouvre à Propriété et loi, Justice et fraternité pour se fermer hativement, hélas! à Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Dans ces petits écrits, où les notions élémentaires de l’économie politique et du droit naturel se trouvent exposées avec une éblouissante clarté, où les fausses doctrines du protectionnisme et du communisme sont réfutées avec une inimitable verve, Bastiat s’efforçait de donner aux masses, émancipées d’hier, les lumières qui leur étaient indispensables pour bien pratiquer le self-government ; il leur montrait les écueils redoutables sur lesquels une ignorance présomptueuse pouvait les faire échouer, et il leur signalait la route à suivre pour les éviter.

Vers la fin de 1849, la publication et le succès des pamphlets fournirent à Bastiat l’occasion d’engager une lutte des plus utiles et des plus glorieuses avec l’un des chefs du socialisme, M. Proudhon. On sait que M. Proudhon avait réussi à populariser le sophisme de la gratuité du crédit, et à en faire une des armes les plus redoutables du socialisme. Dans son pamphlet intitulé Capital et rente, Bastiat réfuta vigoureusement ce sophisme. Quelques ouvriers socialistes de Lyon, embarrassés par sa réfutation, firent part de leurs perplexités à la Voix du peuple. Un disciple de M. Proudhon, M. CF Chevé, essaya de lever leurs doutes dans un article critique sur Capital et rente. Bastiat répondit à M. Chevé et envoya sa lettre à la Voix du peuple. Alors, le maître prit la place de son élève: exalté par le succès de ses récentes polémiques avec MM. Considérant, Louis Blanc et Pierre Leroux, M. Proudhon se chargea d’exterminer en un clin d’oeil, l’audacieux qui s’aventurait ainsi dans la tanière du lion. Mais jusque-là, M. Proudhon n’avait eu affaire qu’à des sophistes de son espèce, et rien ne lui avait été plus facile que d’opposer à ce sophisme, sophisme et demi. Il était en fonds pour cela. Cette fois, il se trouvait en présence d’un homme de science, dont le clair et ferme bon sens repoussait, comme un armure de diamant, ses sophismes les mieux aiguisés et les plus crochus. Vainement épuisa t-il l’arsenal de sa dialectique contre le champion de l’économie politique, vainement chercha t-il dans l’histoire, dans la casuistique, dans la philologie et jusque dans la tenue des livres, des arguments contre l’intérêt de l’argent, aucun de ses traits ne portait. Bastiat les ramassait un à un avec le sang-froid le plus ironique et le plus désespérant du monde, puis il les brisait en mille pièces. Notre sophiste suant, soufflant et maugréant, en fut réduit à lui reprocher de les briser toujours de la même manière. Mais les applaudissements de la galerie convainquirent Bastiat que cette manière-là  était la bonne, et M. Proudhon dépité, et confus, se hâta d’abandonner un si rude jouteur pour aller chercher une nouvelle querelle à M. Pierre Leroux.

 



7 commentaires

  1. Tread01 14 janvier

    Bastiat…

  2. Tread01 14 janvier

    Bon tout mon commentaire est passé à la trappe =S

    Je disais donc que Bastiat était un homme admirable, que je lisais actuellement « sophismes économiques » et que sa pertinence et sa pédagogie sont elles aussi admirables.

    Et j’avais fini en te remerciant de cet article, et pas que celui là, mais tous les autres et que je fais mon petit tour chaque jour sur ce blog en quête de nouveaux articles XD

  3. aequalis 14 janvier

    Oui, en effet, les sophismes sont admirables.
    Aussi et surtout, merci des encouragements!

  4. Paul Castaing 16 janvier

    Oui, la correspondance entre Bastiat et Proudhon dans la Voix du Peuple est très riche et l’argumentaire de Bastiat très convaincant ! On peut bien sûr en juger par soi-même sur le site éponyme : http://bastiat.org/fr/gratuite_du_credit.html. D’aucuns pensent que cet échange a sérieusement infléchi la pensée de Proudhon, bien plus « libéral » sur ses vieux jours (cf. La Théorie de la Propriété, elle aussi consultable en ligne : http://classiques.uqac.ca/classiques/Proudhon/theorie_de_la_propriete/theorie_de_la_propriete.html) !

  5. Criticus 18 janvier

    @ Paul : ce qui est marrant, avec Proudhon, c’est qu’on ne nous a appris, en cours d’histoire, que « la propriété, c’est le vol » et non pas son parcours par la suite, qui l’a fait évoluer de l’anarcho-syndicalisme vers l’anarcho-capitalisme. C’est juste grâce à Alain Laurent et sa Philosophie libérale que j’ai pu prendre connaissance de certains de ses écrits, très libéraux.

  6. aequalis 18 janvier

    Mais surtout :

    http://www.amazon.fr/s/ref=nb_ss?__mk_fr_FR=%C5M%C5Z%D5%D1&url=search-alias%3Daps&field-keywords=proudhon+belles+lettres

  7. montres Armani 24 mai

    vous etez formidable…plusieurs post de cette maniere fairai la monde incredible…bravo

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