La faillite annoncée du Japon ? 23 octobre
On ne parle plus beaucoup du Japon. On lui préfère ses voisins chinois et russe, voire les indiens ou l’éternelle Amérique. Il est quelquefois évoqué, par exemple lors de l’alternance « historique » entre le centre du centre-droit et le centre du centre-gauche. Mais la page est vite refermée et on en vient ainsi à oublier que l’empire du soleil levant figure toujours au rang de deuxième puissance économique mondiale ou à s’étonner quand un nipponphile se lance dans un petit plaidoyer sur les mérites de la puissance japonaise. Les Japonais auraient ainsi eu l’intelligence d’investir massivement dans la technologie de pointe, celle-ci leur assurant la supériorité dans un secteur garantissant la puissance. Aussi, ils auraient développé un protectionnisme intelligent : exportations massives de leurs super produits et protection du marché intérieur… De quoi faire hurler un libéral assommer un libertarien.
Ce qu’on voît
Guy Sorman signait il y a quelques semaines dans Le Figaro un papier sur le Japon, dont la situation peut sembler de prime abord séduisante : « les cent millions de Japonais produisent plus que les deux milliards et demi de Chinois et d’Indiens. Le Japon reste innovant : il s’y dépose plus de brevets par an que dans l’ensemble de l’Union européenne [29% des brevets dans le monde]. Même avec une croissance zéro, le pays peut tenir encore dix ou vingt ans ». Mais ce bilan admirable masque d’autres réalités puisqu’ « au-delà, on ne sait pas.«
Ce qu’on devrait voir
Il faudrait en effet rappeler qu’avec un taux d’endettement s’élevant à 170% du PIB, le Japon a vécu une décennie 90 difficile : récession, chômage, crise immobilière mais aussi choc des générations dans un pays vieillissant. Une série de réglementations ont été prises, comme la semaine de 40h (elle était de 44h) ou l’instauration du week-end en 1998 dans les administrations et les banques. Cela devrait suffire à la Chine pour doubler rapidement son ancien envahisseur. Mais, comme si cela ne suffisait pas, le secteur public représente à lui seul 36% du PIB : depuis belle lurette, le Japon a développé un interventionisme qui se traduit par une réglementation et des prélèvements contraignants : la liberté d’entreprendre est restreinte, soumise aux directives de l’Etat (qui préfère définir les secteurs jugés essentiels) et le taux de l’impôt sur le revenu s’élève à 40% (le produit des prélèvements atteignant 27,4% du PIB). Aussi, le Japon a mis en oeuvre un protectionnisme déguisé, par le biais de réglementations indirectes. Par exemple : « l’Union européenne ne pouvait, de fait, exporter des fleurs vers le Japon, compte tenu de l’obligation de les soumettre à un traitement chimique afin de les débarrasser de trois variétés d’insectes nuisibles, également présents au Japon » (source) ! On aurait pourtant pu espérer que le Japon, qui dépend largement des importations en matières premières, consentirait à favoriser le libre-échange. Mais il n’en est rien et, en contrepartie, les barrières douanières diminuent la compétitivité des entreprises nippones et grèvent le pouvoir d’achat des japonais, condamnés à payer des biens certes home made mais néanmoins plus chers (sans compter la quasi-absence de magasins de grande surface, comme le souligne Sorman).
Naturellement, l’Etat y est moins omniprésent qu’en France. Le Japon est 17ème dans l’index of economic freedom de l’Heritage Foundation alors que la France traîne à la 64ème place. Mais quand on lit un énarque (in l’ENA comme si vous y étiez) sortir sans complexe : « Seules deux hautes fonctions publiques fonctionnent : la française et la japonaise. Le monde nous les envient« , il y a comme un blocage. Mais il faut comprendre ce gentil bureaucrate : le titanesque METI japonais a sans doute de quoi le faire saliver : orientation des stratégies des entreprises, de la finance, du commerce extérieur, intelligence économique, supervision des technopôles, promotion des champions nationaux tels que Toyota, Sony ou Nintendo… : n’importe quel technocrate persuadé que ses capacités surpassent la moyenne serait séduit par une telle omnipotence.
Ce qu’on ne voît vraiment, mais alors vraiment pas
Un constat s’impose: tous les Etats interventionnistes ont pris de plein fouet la vague de la globalisation, tant les bureaucrates étaient incapables de prévenir les chocs et de régir un monde globalisé, de concurrence généralisée. Ce défaut de prévention avait été prédit par l’épistémologie hayekienne. En effet, l’économiste autrichien avait souligné les failles des perceptions sensorielles des gouvernants: la réalité du monde qu’ils captent est insuffisante pour percevoir la réalité dans toute sa complexité. Partant de là, comment des hommes d’Etat pourraient-ils scientifiquement régir les choix économiques des individus ?
Le Japon a fait le choix d’un ordre émanant de cerveaux planificateurs, en totale antinomie avec celui qui pourrait émerger spontanément des interactions des hommes, ce qui revient très simplement à mettre à mort une civilisation…
Pour ceux qui n’ont toujours pas signé la pétition pour une relance durable : clic !













Jean Robin 23 octobre
Ce qui est intéressant, c’est
1- comment le Japon est-il devenu la 2è puissance mondiale trente ans seulement après avoir perdu la 2nde Guerre Mondiale
2- comment le Japon est-il parvenu à rester la 2è puissance mondiale malgré une récession qui le frappe depuis les années 90
Or, c’est dans un système d’économie mixte, public-privé très intelligent, comme aux USA et en France (sous de Gaulle). Le MITI (et non METI) joue un rôle essentiel dans la stratégie de puissance du Japon, tout comme le plan gaulliste et le MIT.
Enfin, la comparaison entre la France et le Japon est juste, car ce sont de vieux pays, avec une civilisation et des traditions millénaires, dans lesquels ils puissent une efficacité et une innovation hors de portée pour d’autres pays trop récents comme les USA par exemple. Hélas, tant le Japon que la France n’exploitent pas suffisamment ces véritables facteurs clés de succès, mais un jour peut-être…
Dernière chose : la technologie de pointe dont il est question, c’est en général la miniaturisation de la technologie et en particulier la robotisation. Ah si la France avait une stratégie aussi ambitieuse, et qui lui soit propre… On peut toujours rêver !
aequalis 23 octobre
Merci du commentaire,
Le problème de la « stratégie de puissance » est qu’elle ne tient absolument pas compte de la théorie de l’Etat et du pouvoir politique, même de ses concepts fondamentaux (« quiconque a du pouvoir est porté à en abuser »?). Le secteur public a une propension au développement sans fin, puisque les hommes qui le dirigent recherchent avant tout leur propre intérêt et que le phénomène démocratique conduit à faire de l’Etat le moyen pour les « n’ayants pas » de vivre aux dépens des « ayants ».
Aussi, bâtir une structure étatique est aisé, la défaire est rarissime et aucun Etat ne semble avoir trouvé les moyens pour brider son développement.
Il y a « ce que l’on voit »: la réussite générée par la sphère publique, et « ce que l’on ne voit pas »: cette réussite est appelée à ne pas durer et mène à l’appauvrissement voire au dépérissement des individus dans une société devenant liberticide.
ps: Ministry of Economics, Trade & Industry…
Jean Robin 23 octobre
L’Etat est indispensable en ce qu’il est le garant des droits, et notamment du premier d’entre eux pour un libéral, le droit de propriété… Hernando de Soto l’a bien expliqué dans son livre de référence, Le Mystère du Capital. Les pauvres qui restent pauvres sont ceux où l’Etat n’existe pas, car seul l’Etat peut établir un droit de propriété reconnu par tous les citoyens et donc véritable. Ces pays sous-développés ou en voie de développement ont une bureaucratie énorme, mais ce ne sont que des mafias familiales, républiques bananières et autres Etats dans l’Etat.
Par ailleurs je croyais que la notion d’intérêt était libérale, et pas étatique…
PS : le nom est bien MITI, Ministry of International Trade and Industry : http://en.wikipedia.org/wiki/Ministry_of_International_Trade_and_Industry
Jean Robin 23 octobre
Au temps pour moi, ce qui s’appellait le MITI jusqu’en 2001 s’appelle désormais le METI, je n’ai pas lu la fiche wikipedia jusqu’au bout. Un point pour toi !
aequalis 23 octobre
Mon propos n’est pas de remettre en cause l’Etat mais la dynamique de l’Etat et je suis bien content que tu cites un libéral classique!
… même si Hernando de Soto n’est sans doute pas le meilleur exemple : il est loin d’avoir été le premier à défendre la propriété et ses écrits s’inscrivent dans le cadre d’une promotion du libéralisme dans les pays en voie de développement. De Soto est ainsi dans la même position que les libéraux français du XIXème siècle : sa priorité est d’imposer un Etat libéral. On peut critiquer cette vision utilitariste de la puissance publique (il pense que l’Etat seul peut-être garant des libertés)*.
J’aimerais qu’il ait raison mais sa vision est à mon sens incomplète : on doit aussi noter la violence des origines de la puissance publique, la remise en cause constante des droits individuels (naturels) et les alternatives possibles aux monopoles publics (dont celui de la sécurité) garantis par des mythes ou des fictions.
L’Etat libéral est potentiellement une fiction. A mon sens, à cause de ce qu’on appelle la « dynamique de l’Etat » (sa propension à croître constamment sous l’effet de la démocratie), il entre nécessairement dans une spirale positiviste : il passe de la protection à la production et tend ainsi vers la social-démocratie voire vers le socialisme.
La question qui se pose est alors celle du « containment »: comment contenir le Leviathan? Le droit a montré ses limites (l’outil légal a totalement échoué et l’outil constitutionnel n’a pas été beaucoup plus efficace, même s’il l’est un peu plus). La seule solution que j’ai trouvée est celle apprise à Washington : la démocratie n’a rien d’idyllique et seule l’émergence d’un mouvement issu de la société civile, en amont des partis, peut permettre de convaincre l’opinion, d’imposer la pensée libérale aux « chiens de Pavlov » qui nous gouvernent et de remettre en cause le « sens de l’histoire »..
* je connais assez mal De Soto, je crois qu’il a une vision utilitariste sur un peu tous les plans (même le droit de propriété n’est pas considéré comme étant naturel selon lui?)